Indiscipliner l’écriture de la recherche

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Pascal Nicolas-Le Strat

La chercheuse efface souvent l’autrice ; elle la silencie. Une chercheuse en sciences sociales hérite d’une convention langagière, avec laquelle elle se familiarise au cours des ses longues années de formation et dans laquelle elle se coule et se moule lorsqu’elle commence à signer ses premiers papiers. Le chercheur en sciences sociales est un héritier. Il écrit dans une langue fortement instituée (ses formulations, ses modes d’énonciation, ses scripts argumentaires, ses structures rédactionnelles, ses lexiques routinisés). Ce langage lui est transmis au sein de la discipline dans laquelle il inscrit ses travaux. La chercheuse questionne beaucoup ses pratiques (ses méthodes, ses démarches, ses postures). Sa bibliothèque est peuplée de nombreux ouvrages qui tentent de clarifier et circonscrire ce que recouvre une pratique de recherche. Rien de tel concernant son expérience d’écriture. La pratique de recherche est une question, la pratique d’écriture un allant de soi. Le chercheur est livré à lui-même. Souvent, il est devenu chercheur après avoir été « bon élève », ou parce qu’il l’a été. L’université fonctionne pleinement dans la reproduction scolaire. À l’issue de sa scolarité primaire et secondaire, il rejoint l’université en maîtrisant les conventions d’écriture standard (i.e. dominantes). Et c’est grâce à ce capital linguistique et langagier (une norme scolaire) qu’il apprend à parler et écrire la « discipline » dans laquelle il s’est orienté (histoire, sociologie, sciences de l’éducation…). Tout semble parfaitement huilé mais il arrive parfois que cette trajectoire d’évidence déraille. Elle se grippe, soit pour des raisons personnelles quand écrire s’avère plus difficile qu’attendu et que la pratique scripturale devient éprouvante, soit pour des raisons de métier quand la langue disciplinaire, et fortement disciplinée, se montre trop uniforme et trop étriquée pour que le chercheur parvienne à écrire « son terrain » tel qu’il l’ambitionne.

Le chercheur ne peut pas simplement se reposer sur ses acquis et sur les évidences léguées par le métier. Écrire une recherche devient alors une authentique question… de recherche. Écrire se pose comme une expérience à part entière. Le scripteur qu’est naturellement tout chercheur s’invite dans l’exercice du métier, et de manière problématique.

L’ordre scriptural de la recherche

La chercheuse a l’habitude de présenter ses outils, méthodes et démarches, de les expliciter et de les questionner. Il s’agit d’un passage obligé. L’autrice, à son tour, est amenée, elle aussi, à éclairer sa pratique et à discuter la manière dont ses observations et analyses se mettent en mot. Et, sur ce terrain, elle est vite démunie car sa formation ne l’y prépare pas ou très peu. Comment écrire une recherche ? La question ne peut plus demeurer un impensé du métier. Se former à la recherche, c’est aussi, et surtout, se former à son écriture. Et cette éducation à l’écriture doit devenir tout à fait explicite. Autrement dit, l’ordre langagier propre aux disciplines universitaires doit être conscientisé pour être questionné et controversé, tant sur le plan de ses conventions, que de ses standards, de ses scripts ou de ses lexiques. Il doit être explicité pour être approprié de manière plus libre et créative. « Ce qui corsète l’écriture scientifique, ce sont les mille petites conventions sur ce qui ne se fait pas, sur ce qui doit figurer dans un livre ou un papier […]. Expliciter ces règles, les maîtriser est d’ailleurs la précondition de leur subversion. À partir de là, il faut oser jouer avec, s’en émanciper. Non pour faire l’intéressant mais parce qu’il n’y a pas de manière naturelle ou indiscutable de dire les faits sociaux ou leurs explications. Les mots, les styles, les stratégies d’écriture sont aussi à penser comme objets de sciences sociales pour leur adéquation à une construction d’objet, une méthode d’enquête, un support de publication et de vulgarisation »1.

J’emprunte à Cécile Canut cette perspective d’un ordre-de-la-langue, à savoir « la réduction du langage à des catégories figées nommées « langues » et érigées comme seules entités légitimes par les linguistes » ; l’autrice propose une nouvelle orientation qui « conduit à défaire notre rapport au langage configuré par la langue standard, codifiée et excluant d’autres manières de parler. Il importe en effet de rompre avec une conception qui empêche de penser notre rapport au langage dans sa complexité, sa mobilité, son hétérogénéité »2. Au sein de l’ordre-de-la-langue, il existe, en osmose, des ordres langagiers spécifiques, propres à un champ d’activité et de pensée ; l’écriture académique en sciences sociales constitue un de ces ordres langagiers ; il est particulièrement puissant. Légitimé par une institution, l’université, il établit fermement – mais pas si clairement – ce qui peut s’écrire, dans quels termes, avec quels mots. Cette normalisation agit plutôt insidieusement. Comment la jeune chercheuse s’y familiarise-t-elle ? Beaucoup par imprégnation à force de lire des livres et articles. Elle s’accoutume progressivement à ce type spécifique d’écriture en intériorisant ses codes, scripts et conventions. Et puis arrive le moment de présenter son premier écrit à l’enseignant·e qui encadre le travail et de le soutenir devant un jury. Les corrections et les commentaires se chargent alors de (re)mettre en ordre une écriture qui n’aurait pas suffisamment intégré les conventions établies : formulation maladroite, expression familière inadaptée à un travail universitaire, propos empreint de trop de subjectivité, manque de distance et d’objectivité, argumentation insuffisamment étayée, notion imprécise… « Le style scientifique fonctionne la plupart du temps pour le chercheur, en vérité, comme un surmoi particulièrement cruel. Cette difficulté se double du fait qu’il n’est pas enseigné. Il faut deviner, s’ajuster, entendre ce que disent silencieusement les rituels de l’institution. C’est par la confrontation avec d’autres chercheurs, par l’identification à des écrits reconnus comme valides, par les jugements recueillis sur un texte par des lecteurs acceptés dans la communauté scientifique, que nous apprenons à cerner ce qu’il faut et ce qu’il ne faut pas écrire »3.

L’hégémonie d’un langage académique non questionnée appauvrit les écritures de la recherche. Il inhibe les signatures singulières (un ton, un style) et décourage les prises de risque. Il incite les chercheuses et chercheurs à « neutraliser », voire à « aseptiser » leur écriture afin de ne pas s’exposer au reproche d’une expression trop subjective (manque de distance) ou, pire, trop littéraire (manque d’objectivité). Des étudiant·es me rapportent que lors d’un jury de Master, en juin dernier, un collègue professeur « invite » une masterante à cesser dans ses écrits universitaires de « faire des jolies phrases ». Le propos est vexatoire, il est empreint de condescendance patriarcale.

Dans ce contexte, le sujet s’efface. Le scripteur s’absente pour laisser place à un travail rédactionnel qui se préoccupe principalement de la transmission « technique » de résultats et analyses. La mise entre parenthèses du « je » est bien sûr illusoire. Écrire est un acte nécessairement très « subjectivé » qui implique fortement la personne concernée. Les chercheurs mettent toujours beaucoup d’eux-mêmes dans leurs travaux mais ils le font un peu en contrebande, sans l’assumer complètement, en restant intimidés par l’idéal d’une écriture scientifique, ou ce qu’ils imaginent qu’elle est. Ils se conforment à un « genre » scriptural (l’écrit scientifique) et ont tendance à le réifier et à sous-estimer la manière singulière dont ils l’investissent et le signent. En la matière, nos collègues en études littéraires pourraient être une source d’inspiration précieuse. « Les règles, les contraintes, les conventions qui font la spécificité d’un genre ou d’un sous-genre (pensons à celles qui régissent les différentes formes poétiques, ou la forme romanesque, ou la forme autobiographique, etc.) ne sont pas forcément une entrave à la créativité : au contraire, elles permettent non seulement la satisfaction que procure leur mise en œuvre adéquate, mais aussi des jeux avec les codes, des franchissements de frontières, des libertés avec les règles, des façons de prendre le lecteur à contre-pied, qui font une bonne part du plaisir de l’écriture – et de la lecture. C’est pourquoi se priver des genres, c’est se priver à la fois des profits liés au « régime de communauté » (l’habileté à jouer des conventions, des standards, des références communes) mais aussi ceux liés au « régime de singularité » (le goût du hors normes, de la bizarrerie, de l’originalité) »4.

Une écriture autrement recherche

Un ordre langagier académique non conscientisé et non questionné porte tort, aussi, à l’expression des particularités linguistiques. La seule écriture recevable est celle développée dans un français scolaire, très marqué socialement, au détriment de la diversité et de la pluralité géopolitiques de la langue française et au détriment de l’hétérogénéité socio-culturelle des lexiques et des parlers. J’en ai pris particulièrement conscience en développant, avec Louis Staritzky, des recherches-actions en quartiers populaires (cités). Notre volonté de co-écrire la recherche avec les habitant·es nous a exposé à la question de la recevabilité de certaines expressions au sein de l’écriture de recherche et de la compatibilité d’un vocabulaire vernaculaire avec la terminologie admise pour un écrit universitaire. La question est stimulante, la réponse jamais simple. Elle relève d’une appréciation toujours très située et circonstancielle. Chaque cas de figure représente une opportunité pour ouvrir et élargir les possibles de l’écriture de la recherche, sans pour autant s’écarter trop radicalement des conventions et standards, au risque sinon de porter tort à la recevabilité (lisibilité) du texte. Ce travail « en compatibilité »5, loin de toute idée de conformité, est au cœur d’une écriture de la recherche qui se veut plus accueillante et hospitalière, plus hybride et hétérogène, plus émancipée aussi – une écriture « déscolarisée ».

Je l’ai vécu récemment lors de l’édition d’un article pour notre Cahiers dionysiens de corecherche. L’autrice, étudiante en Licence 2 des sciences de l’éducation, Sinewane Lamhadi, restitue, dans un texte de grande « qualité recherche », une expérience de stage dans une association de quartier à Saint-Denis. Dans une écriture vivante et très heuristique, elle explicite des situations, caractérise sa propre implication et en tire de riches enseignements pour une pratique d’éducation populaire. Au début de son texte, l’autrice présente l’association concernée en ces termes : « L’association Nos Banlieues’Arts est une petite association qui travaille dans un quartier à Saint-Denis. Leur truc, c’est la culture : ateliers vidéo, musée, musique, écriture, graff. Leur objectif est que les habitants, surtout les jeunes, puissent partager des choses sur leur vie, sur ce qui les énerve, sur ce qu’ils veulent changer ». J’ai hésité mais j’ai maintenu l’expression « leur truc » car, dès le début, cette expression donnait le ton de ce texte, écrit dans le vif, allant immédiatement à l’essentiel et communiquant les situations avec une grande sincérité et empathie. De la même façon, j’ai respecté l’usage de la locution « juste » car je ne voyais aucune raison de « neutraliser » cet effet de style (idiolecte), tout aussi légitime que d’autres, comme dans ce passage : « Ça a duré une demi-heure. Philippe parlait, les autres écoutaient ou faisaient semblant. À la fin, nous avons entériné exactement ce qu’il voulait. Personne n’a vraiment discuté. Je me suis sentie mal à l’aise. Pas parce que Philippe était méchant. Il était juste… trop. Il croyait bien faire. Mais il prenait toute la place »6.

La conception académique de l’écriture de la recherche fonctionne sur le régime de la conformité ; une conception pluraliste et ouverte fonctionne, elle, sur un régime de la compatibilité, à savoir une négociation permanente entre l’écriture instituée et ses expériences instituantes, entre les modèles établis et l’irruption de l’inédit, entre les normes propres à ce langage spécialisé et sa capacité à accueillir et à incorporer un lexique original, inhabituel, voire inattendu. Cette écriture de la recherche que je qualifie, à la suite de Myriam Suchet, d’« indisciplinée »7 se caractérise par son aptitude à hybrider, à composer, à moduler, à ajuster, à articuler ou, encore, à transversaliser. Elle ne se fige pas, ne durcit pas artificiellement ses normes, ne réifie pas son identité. Elle demeure en mouvement. Elle préserve suffisamment de porosité et de disponibilité. Elle est capable de se transformer.

Le développement de cette écriture « autrement recherche » est absolument indispensable dans le cadre de recherches-actions ou de corecherches. En effet, comment associer les personnes concernées – pour moi, dans ma pratique, des habitant·es de quartiers populaires – si l’écriture de la recherche ne prend pas en compte et n’accorde pas sa meilleure part à leur expérience langagière ? Comment peut-on envisager de coopérer avec elles tout en disqualifiant leurs mots et leurs parlers ? La dynamique du « faire ensemble » ne peut pas s’interrompre au seuil de l’écrit de recherche ; cet agir en commun (de la recherche) concerne aussi, et pleinement, l’expérience de l’écriture (de la recherche). La restitution des travaux se fait, alors, dans un langage ouvert, hospitalier et hybride, que je pourrais nommé aussi « forain »8, qui respecte, intègre et articule la diversité des expériences langagières partie prenante de la dynamique de travail. Ce n’est pas simple à faire. Mais il est indispensable de le faire. Cet effort suppose, de part et d’autre, de porter une grande attention aux manières de dire et aux façons de s’exprimer de chacun·e afin de parvenir à cheminer ensemble en plein milieu et au beau milieu de cette riche composition avec comme horizon partagé, vraiment décisif : s’assurer que les travaux pourront se partager largement (se lire), et que leur diffusion n’exclura pas une partie des protagonistes.

Le scripteur devient monteur, l’auteur, compositeur

Dans notre collégialité, cette conception indisciplinée de l’écrit de recherche a trouvé une concrétisation et une actualisation particulièrement stimulantes sous la forme de « fanzines de recherche ». À l’initiative de Louis Staritzky9, nous avons pour la première fois expérimenté cette forme d’écriture et de publication à l’occasion d’une coopération avec le collectif En Rue dans les quartiers Jean Bart / Guynemer en périphérie de Dunkerque10. Nous sommes repartis de l’origine même du fanzine, à savoir une publication réalisée par les personnes concernées (des passionné·es, des fans) à destination de leur propre communauté (les amateurs d’un style de musique, par exemple). En l’occurrence, il s’agissait pour nous de produire un écrit de recherche associant le maximum d’habitant·es afin que cet écrit rencontre le plus largement le lectorat du quartier. Le fanzine assemble et articule les écrits de chercheur·es, d’habitant·es et d’intervenant·es professionnel·les. Il intègre aussi des photos, des dessins ou de la bande dessinée. Son caractère très hybride permet de l’aborder et de le « lire » de multiples façons, en privilégiant l’entrée que l’on souhaite, celle qui motive le plus ou celle qui intimide le moins. Nous faisions le pari que les personnes, dès lors qu’elles auraient entre les mains la publication, la feuilletteraient, trouveraient une première accroche, commenceraient à la parcourir et, ensuite, peut-être, s’intéresseraient à d’autres textes qui, spontanément, dans un autre cadre éditorial, les tiendraient à distance (nous pensions évidemment à nos écrits de recherche !). L’écriture « fanzine », l’écriture « en fanzine » est assez emblématique de l’idéal d’une écriture ouverte, hybride et hospitalière, de cette écriture indisciplinée à laquelle j’aspire. Il faut prendre en compte cette expérience scripturale et éditoriale dans toute sa radicalité. Le fanzine n’est pas seulement un format d’édition et un support de publication qui accueillent plusieurs types d’écritures (spécialisées, habitantes, vernaculaires, savantes / sachantes, populaires…) et qui les entremêlent. Il « est » écriture, comme tel. La recherche s’écrit en fanzine, au sens propre du terme, ainsi que nous pourrions dire d’une autre recherche qu’elle s’écrit en français académique. Il s’agit d’une écriture hétérogène, qui ne s’indexe pas sur un seul registre (lexical, grammatical ou syntaxique). Elle est composite ; elle relève d’une composition. Le scripteur devient monteur, l’auteur, compositeur. Écrire en fanzine suppose donc de partir d’une diversité d’écrits (et d’images) et d’en tenter une composition. Écrire signifie donc composer. Il s’agit de monter des écrits comme on monte des images11.

Écrire en fanzine élargit donc la proposition scripturale des sciences sociales en y acclimatant, de pleine légitimité (de plein droit), un travail de composition depuis et avec des écrits de sources différentes (habitantes, professionnelles, militantes, activistes, citoyens). La fonction auctoriale demeure ; elle relève d’un travail collectif. Mais, surtout, elle intègre d’autres gestes « d’écriture », des gestes habituellement plutôt associés au travail de plasticiens (un mosaïste, par exemple), de vidéastes ou de musiciens, des gestes apparentés à du montage, de l’agencement, de l’orchestration, de la composition, de l’hybridation, de l’association, du collage.

Comment cette « autre » écriture ou cette écriture « autrement écriture » se présente-t-elle ? Je répondrai sous une forme imagée. L’écriture-en-fanzine est une écriture scrabble et une écriture puzzle – scrabble lorsque l’assemblage repose plutôt sur un rapprochement scriptural (un type d’écrit), par exemple des écrits qui prennent la forme d’une narration / d’un récit bien que provenant d’horizons différents (proposés par un·e habitant·e, un·e chercheur·e ou un·e intervenant·e d’une Collectivité publique) ; puzzle lorsque l’accolement repose plutôt sur des complémentarités thématiques (un type de « contenu »), par exemple une photo qui fait écho à un texte ou un écrit analytique qui dialogue avec un récit biographique car s’intéressant tous les deux à la même question. Dans le premier cas, les écrits associés, en proximité scripturale, vont ensemble apporté un ton, une ambiance, une sensibilité (une densité théorique, par exemple, ou un effet de singularité par une écriture au « je ») ; dans le second, l’effet recherché en associant des propositions en affinité thématique est de jouer sur les complémentarités, les articulations et les interactions (en mettant en valeur, par exemple, plusieurs points de vue pour une même question). L’écriture de la recherche devient composition d’écritures.

Le fanzine, historiquement, est un mode de publication et un support de diffusion. Le « en fanzine » signe, lui, une écriture.

Pour une écriture hospitalière

Dans un passage puissant, bell hooks met au travail cette tension langagière qui traverse sa propre expérience : « Dans les milieux universitaires, que ce soit dans l’enseignement ou dans les productions écrites, peu d’efforts ont été faits pour utiliser le vernaculaire noir – ou d’ailleurs une autre langue que l’anglais standard. Quand je demandais à un groupe ethniquement hétéroclite à qui je donnais un cours sur les autrices noires pourquoi nous n’entendions que de l’anglais standard en cours, iels restèrent un moment sans voix. Bien que pour beaucoup d’entre elleux l’anglais standard fut une deuxième ou troisième langue […]. J’ai réalisé que j’étais en danger de perdre ma relation avec la parole noire vernaculaire parce que je ne l’utilise pas non plus dans les contextes majoritairement blancs dans lesquels je me trouve en général, qu’ils soient professionnels ou sociaux. Et j’ai donc entrepris d’intégrer dans une variété de situations le vernaculaire noir du Sud que j’entendais et parlais en grandissant. Le plus dur fut d’intégrer le vernaculaire noir à l’écrit, particulièrement dans les publications universitaires. Quand j’ai commencé à incorporer le vernaculaire noir dans des essais critiques, les éditeur·trices me renvoyaient mon travail en anglais standard […]. En cours, j’encourage mes étudiant·es à utiliser leur première langue, et à la traduire, pour ne pas qu’iels aient l’impression que recevoir une éducation supérieure va nécessairement les aliéner de la langue et de la culture qu’iels connaissent le plus intimement »12.

Ce qui est intéressant, aussi, dans cet extrait, c’est que l’autrice établit une continuité d’argumentation entre l’expérience des étudiant·es et la sienne. En effet, « de la maternelle au doctorat, des lettres bâtons au discours de la thèse en passant par la rédaction, la dissertation et le mémoire, il s’est agi fondamentalement, pour la plupart d’entre nous, d’apprendre à reproduire une « bonne forme ». [La langue écrite] reste trop souvent ce modèle « propret » qui évacue la multiplicité des occurrences régionales, grammaire, syntaxe, mais aussi lexique et accent. L’éviction de la personne est ce mouvement qu’a réclamé de nous l’école : éviction du cru, du vulgaire, de la langue du peuple, des tournures parlées et de la syntaxe de l’oral, des provincialismes »13.

Cette écriture indisciplinée ou foraine que je tente et expérimente vaut autant pour les étudiant·es de Licence, qui vivent leurs premières expériences de recherche, que pour les doctorant·es déjà instruit·es des conventions du métier. Elle offre un horizon émancipateur tant pour la formation à la recherche (par la recherche) que pour l’exercice même du travail de recherche, qu’il soit réalisé par une apprentie chercheuse ou par une chercheuse expérimentée. Il s’agit de réintégrer ce que le cadre académique exclut, à savoir la diversité et la pluralité des épreuves langagières et scripturales : la langue du peuple, les tournures parlées, la syntaxe de l’oral,les provincialismes. Cette écriture indisciplinée est résolument de nature hétérolingue14. Elle est hospitalière ; elle est accueillante pour l’hétérogénéité des lexiques et des parlers.

Cet enjeu (une micropolitique scripturale) n’est pas réservé aux seules écritures de la recherche lorsqu’elles œuvrent en coopération mais se discute dans des termes approchants pour, par exemple, des écritures militantes qui tentent d’écrire les expériences de travail et de lutte. Comment accueillir les sociolectes, en l’occurrence les ergolectes, propres à des mondes professionnels, en particulier ouvriers, dans un livre ou un article qui a vocation à intégrer un champ éditorial classique (revues, maisons d’édition…) et à répondre aux attentes d’un lectorat amateur de littérature ou d’essai ? Le pire est de le faire sous la forme d’une langue faussement populaire qui surjoue, par exemple, les élisions (du type « j’fais pas »). Le risque est alors de se complaire dans une évocation stigmatisante du « pittoresque »15. La prise d’écriture conduit, dans ces conditions, à une prise de pouvoir (par l’ordre-de-la-langue), prise de pouvoir sur les expériences et les situations et, conséquemment, prise de pouvoir sur les parlers qui leur sont spécifiques. Et cet enjeu interpelle tout autant le chercheur qui, comme je le fais, mène des recherches-actions en quartier, que l’écrivain qui documente le « réel »16 ou, encore, le militant qui témoigne d’une lutte et qui est tenu de la traduire pour la rendre accessible (lisible) pour d’autres acteurs et actrices, souvent éloigné·es socialement (en termes d’appartenance de classe).

Pascal NICOLAS-Le STRAT

1Erik NEVEU, « Pour une écriture réflexive et désinhibée des sciences sociales », in Christian Le Bart et Florian Mazel (s. la dir. de), Écrire les sciences sociales. Écrire en sciences sociales, Maison des sciences de l’homme en Bretagne & Presses universitaires de Rennes, 2021, p. 264 et 266.

2Cécile CANUT, Provincialiser la langue (Langage et colonialisme), Éditions Amsterdam, 2021, p. 17.

3Mireille CIFALI et Alain ANDRÉ, Écrire l’expérience (Vers la reconnaissance des pratiques professionnelles), Presses Universitaires de France, 2007, p. 292-93.

4Nathalie HEINICH, « Retour sur Une histoire de France. Entre sciences sociales et littérature », in Christian Le Bart et Florian Mazel (s. la dir. de), op. cit., p. 135.

5Une compatibilité s’élabore, se débat, se négocie. Il s’agit d’un authentique « travail politique » au sein d’un cadre normatif institué afin d’y implanter de nouveaux possibles, d’y faire reconnaître des pratiques inhabituelles, d’y faire exister des alternatives, d’y découvrir de nouvelles marges, d’y faire vivre d’autres périphéries. Agir en compatibilité relève d’un corps à corps avec un état normatif donné, en termes de ruses, d’intelligences pratiques mais aussi de rapports de force, parfois durs et éprouvants – un travail politique.

6Sinewane LAHMADI, « Un peu plus de pouvoir sur sa vie. En stage dans une association de quartier de Saint-Denis », Cahiers dionysiens de corecherche, n°1, 2026, p. 25 et 29, en ligne : https://quartiersenrecherche.net/cahiers-dionysiens-de-corecherche-01/.

7J’ai hésité sur le choix de l’épithète pour qualifier l’ouverture à l’extérieur, l’accueil de l’hétérogène, la disponibilité pour articuler et hybrider. J’ai d’abord envisagé de mobiliser l’adjectif « métis » avant de me fixer sur « indiscipliné ». Cf. Myriam SUCHET, Indiscipline !, Nota Bene, 2016.

8J’emploie « forain » dans son acception classique (vieillie) « Qui est (ou va) à l’extérieur, ou vient de l’extérieur ». « Forain » me semble s’opposer de manière féconde et plaisante, en tout cas imagée, à « académique ». Cette épithète m’a été inspirée par le projet d’Université foraine développé par Sophie Ricard et Patrick Bouchain, en ligne : https://strabic.fr/L-Universite-Foraine/.

9Louis STARITZKY, « Quand nos recherches s’écrivent en fanzine », in Pour une sociologie des tentatives (Faire monde depuis nos vies quotidiennes), Éditions du commun, 2024, p. 161 à 171, en ligne : https://shs.cairn.info/pour-une-sociologie-des-tentatives–9791095630708-page-161?lang=fr /.

10Ces fanzines En Rue peuvent être consultés dans notre fanzinothèque en ligne : https://comme-un-fanzine.net/categorie-s/enrue/.

11Voir à ce propos, Maud LECACHEUR, Une littérature de l’écoute (Collectes de voix de Georges Perec à Olivia Rosenthal), Presses Universitaires de Saint-Étienne, 2024, p. 216-217.

12bell hooks, Apprendre à transgresser (L’éducation comme pratique de la liberté), Éditions Syllepse, 2019, p. 158 et 159.

13Mireille CIFALI et Alain ANDRÉ, op. cit., p. 105 et 106.

14Je m’inspire des travaux de Myriam SUCHET, en particulier L’imaginaire hétérolingue (Ce que nous apprennent les textes à la croisée des langues), Classiques Garnier, 2014. J’aspire effectivement à une écriture en sciences sociales qui s’inscrit résolument dans un imaginaire hétérolingue.

15Xavier VIGNA, L’espoir et l’effroi (Luttes d’écritures et luttes de classes en France au XXe siècle), Éditions La Découverte, 2016, p. 255-256.

16Aurélie BARJONET & Ivan JABLONKA, Écrire le réel (Quand le monde redevient lisible), Denoël, 2026.

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